Podcast #3 : Les HLM de Paris et les marchés truqués d’Ile-de-France (2ème partie)

La suite de notre épisode dédié à l’affaire des HLM de la ville de Paris. Suivi d’un entretien avec le journaliste Laurent Valdiguié, journaliste chez Marianne et au Parisien à l’époque des faits.

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Teaser de l’épisode

Remerciements

Merci à Laurent Valdiguié, journaliste à Marianne et auteur du livre Un maire au-dessus de tout soupçon paru chez Albin Michel pour sa participation à l’épisode, ainsi qu’à Jean-Paul Bordes, la voix off, Alexis Poulin et Le Monde Moderne qui hébergent le podcast, Alexandre G. qui en a créé le visuel, ainsi qu’à BPC studio pour la musique.

Texte intégral du podcast

3. Les Tiberis et la Mairie de Paris

En 1996, l’affaire des marchés truqués va atteindre la mairie de Paris. Pour comprendre comment, il faut nous intéresser à un personnage important du RPR, et grand proche de Jacques Chirac : il s’agit de Georges Pérol. Originaire de Corrèze, ingénieur du génie rural, il rencontre Chirac dans les années 60 quand ce dernier est envoyé par Georges Pompidou en Corrèze pour conquérir le département, alors radical socialiste. Les deux hommes s’entendent à merveille et développent une complicité de longue durée. Chirac nomme Pérol directeur général de la Société de mise en valeur de l’Auvergne et du Limousin en 1970, et quatre ans plus tard, lorsqu’il devient ministre de l’agriculture, il lui confie la création de l’Office national du bétail et des viandes. L’office restera célèbre pour le scandale dit des « veaux fantômes », révélé en 1987 par un rapport des douanes : la signature frauduleuse d’un contrôleur de l’office avait permis à cinq sociétés d’importation de viande de veau de détourner 45 millions de francs d’aides de la Communauté Économique Européenne.

Parallèlement à l’ascension de son mentor, Georges Pérol entame lui-même une carrière politique locale. Dans le sillage corrézien de Chirac, Pérol prend la mairie de Meymac en 1977, puis succède à son « patron » comme conseiller général du canton, avant de devenir conseiller régional. En 1982, le voilà nommé par Chirac, alors Maire de Paris, à la tête de l’Office d’HLM de Paris, l’OPAC. Une grande institution, créée en 1915 et qui a géré au fil du temps un nombre croissant de logements sociaux : à la veille de la guerre son parc comptait environ 18 000 logements, puis 40 000 en 1965, et 56 000 en 1980. La maison est gérée comme une véritable administration. Georges Pérol restera 11 ans à sa tête, et va la transformer en profondeur.

D’abord, il change son statut en remplaçant celui d’office par celui d’établissement public industriel et commercial (EPIC), ce qui d’une part lui donne toute latitude pour écarter les vieux fonctionnaires et militants syndicaux au profit de nouveaux cadres, bien payés mais révocables à merci ; et d’autre part le rend autonome du comptable public, et donc du contrôle automatique de la chambre régionale des comptes, qui ne pourra désormais procéder qu’à des audits ponctuels. Très méfiant, le directeur général ne délègue rien, nomme des hommes de confiance à tous les postes clés, et fait changer les serrures d’un bureau lorsque son titulaire s’en va.

De par ses statuts, le conseil d’administration de l’OPAC est présidé par le maire de Paris, en l’occurrence Jean Tiberi, membre du RPR et proche de Jacques Chirac. Avec son soutien, Pérol mène une politique de modernisation massive : il introduit l’informatique dans la gestion du parc, ferme des loges de gardien, et lance un plan quinquennal de réhabilitation des vieux HBM (les « Habitations Bon Marché », ancêtre des HLM), entre 1990 et 1994. Pour ce faire, il multiplie les appels d’offres et de marchés à long terme : pour les ascenseurs, les chauffages, les systèmes de sécurité etc. Pérol faisait-il partie de la combine du RPR, dirigée par Jean-Claude Méry, pour percevoir des commissions sur ces marchés publics ?

Quoi qu’il en soit en 1993, en amont de l’enquête du juge Halphen, à la suite des découvertes que les agents des impôts avaient faites chez Jean-Claude Méry, Georges Pérol avait limogé son adjoint chargé des marchés, François Ciolina. Puis il avait été lui-même mis à la retraite trois mois plus tard, sans explication. Jacques Chirac, qui s’apprête alors à devenir président de la République, lui trouve une place discrète à la Mairie de Paris : il lui demande de rédiger un rapport sur l’aménagement des berges de la Seine et lui fournit un bureau dans l’Hôtel de ville.

En 1995, en remontant la piste des financements de Jean-Claude Méry, le juge Halphen s’intéresse de près à la gestion des deux organismes dirigés par Pérol : l’association Réussir le Limousin, qu’il a fondée en 1992 à l’occasion des régionales, et l’Association des amis du Centre d’art contemporain de Meymac. En février, il perquisitionne les bureaux de Pérol à la mairie de Meymac. Il se rend aussi à Tulle, au siège de la fédération RPR de Corrèze où est domiciliée l’association Réussir le Limousin, et au bureau du trésorier départemental du RPR, le député Raymond-Max Aubert, en compagnie des policiers de la police judiciaire de Paris.

Installé dans une abbaye rénovée, le Centre d’art contemporain est une création de Georges Pérol, qui bénéficie d’une certaine reconnaissance des milieux artistiques parisiens. L’institution bénéficie d’un budget annuel estimé à 2 millions de francs, composé pour moitié de subventions publiques. En explorant les noms de ses donateurs, les enquêteurs tombent sur les mêmes chefs d’entreprises trouvés sur un disque dur saisi dans les bureaux de Méry, notamment Francis Poullain. Le directeur, Jean-Paul Brachet, explique que « la recherche de dons passait en partie par Georges Pérol » et que « Francis Poullain est un militant RPR pur crin, on n’avait pas besoin de lui mettre le couteau sous la gorge pour donner de l’argent au RPR. Il donnait de l’argent au Centre d’art pour être dans les petits papiers. »

En mai 1995, Georges Pérol est mis en examen pour trafic d’influence par Eric Halphen, tandis que son ancien adjoint François Ciolina, est maintenu en garde à vue dans les bureaux de la police judiciaire. Lors de son audition le 30 mai 1996, François Ciolina, l’ancien directeur général adjoint de l’OPAC, met directement en cause le maire RPR de Paris, Jean Tiberi, qui était aussi président de l’institution depuis 1977. François Ciolina dénonce deux choses.

La première, c’est l’occupation d’un appartement de cinq pièces avec terrasse rue Censier, loué au fils de Jean Tiberi, Dominique, pour une somme dérisoire, et ce à la demande expresse du président de l’Office, alors premier adjoint de Jacques Chirac à la mairie de Paris. Des travaux d’un montant de 1,5 million de francs, ajoutait M. Ciolina, auraient été effectués dans l’appartement, sur les consignes personnelles de Xavière Tiberi, l’épouse du maire de Paris. La deuxième est une révélation fracassante de Ciolina : Jean Tiberi supervisait personnellement certaines négociations de marchés, contrairement à ce qu’il avait affirmé jusqu’ici.

Les révélations de François Ciolina sont confirmées par plusieurs personnes au sein de l’OPAC. Roger Roy, adjoint du directeur de la construction : « J’avisais Méry du nom des sociétés qui venaient retirer des dossiers, et également du candidat que je proposais, ainsi que de l’avancement des dossiers et des négociations en cours sur tel et tel marché. […] Méry contactait l’entreprise pour s’arranger financièrement avec elle (…) Il était de notoriété publique qu’à l’occasion de ces marchés, Méry récoltait de l’argent qui était destiné au RPR ».

Le 27 juin 1996, une perquisition est menée par le juge Halphen au domicile de Jean Tiberi, maire de Paris. Il y découvre des fiches de paie au nom de Xavière Tiberi, émanant du conseil général de l’Essonne. L’épouse du maire de Paris a touché 200 000 F en 1994 du conseil général alors qu’elle n’a jamais mis les pieds. Xavier Dugoin, président RPR du département, il lui a confié la rédaction d’un rapport sur la coopération décentralisée, devenu célèbre et rebaptisé « rapport sur la francophonie ». L’existence de ce document de 36 pages, truffé de fautes et sans intérêt, est révélé par le Canard Enchaîné. Quelques mois plus tard, Libération révèle que le plan du texte et plusieurs phrases ont été « empruntés » à un livre publié quelques années plus tôt.

Pour comprendre le contexte dans lequel surviennent ces révélations, il faut préciser qu’une autre affaire, parallèle à celle de la Mairie de Paris, est en train de débuter au Conseil Général de l’Essonne. Xavier Dugoin, le président du conseil général, y a en effet organisé un vaste système d’emplois fictifs dans son cabinet. Entre 1988 et 1998, il a employé 42 collaborateurs, dont neuf pourraient être considérés comme des travailleurs fantômes. Les salaires de sept d’entre eux ont coûté 4,2 millions de francs aux contribuables essonniens.

Mais revenons à Xavière Tiberi. Celui qui est saisi de son fameux rapport, c’est Laurent Davenas, le procureur de la République d’Evry. Davenas est un magistrat connu pour avoir systématiquement recours à des enquêtes préliminaires, qui permettent au parquet et à la hiérarchie politique de garder le contrôle des enquêtes, en court-circuitant le juge d’instruction. A la mi-octobre, Laurent Davenas organise avec son adjoint Hubert Dujardin une réunion de travail avec la police judiciaire de Versailles sur les enquêtes préliminaires sensibles, conduites sous la direction du parquet.

Ils évoquent notamment le dossier de Xavière Tiberi, pour laquelle il est prévu d’entendre­ madame vers la mi-novembre, et d’ouvrir une information judiciaire au début de l’année suivante si tout va bien. Ils évoquent aussi une deuxième affaire, celle d’un document se présentant comme un petit « manuel de la corruption », comme le décrit Le Monde, à l’usage des élus du département, découvert chez Alain Josse, ancien vice-président RPR du conseil général de l’Essonne. Ce manuel, avec des « indications et des conseils » susceptibles d’être utiles pour d’éventuels financements politiques occultes, liste une dizaine d’entreprises disposées à reverser un pourcentage sur les marchés publics. Le document est signé de Xavier Dugoin, Président du conseil général, et employeur de Madame Tiberi.

Le 26 octobre 1996, le magistrat Davenas part en vacances au Népal avec une vingtaine d’amis, près de l’Everest. Mais pendant que son patron s’amuse…surprise : son adjoint le procureur Hubert Dujardin ouvre le 6 novembre une information judiciaire sur le dossier de Tiberi, confiant donc l’instruction à un juge indépendant. La police de Versailles prévient alors immédiatement le ministère de l’Intérieur que les ennuis se profilent : un vent de panique saisit le ministère de justice et celui de l’intérieur, pour savoir comment arrêter le procureur. Aussitôt, le ministre de la Justice RPR Jacques Toubon mobilise l’ambassade de France à Katmandou qui envoie un hélicoptère dans l’Himalaya pour ramener en urgence à Paris Laurent Davenas, et éviter des ennuis à Xavière Tiberi. Mais le procureur reste introuvable, l’hélicoptère rentre à Katmandou et l’enquête est ouverte.

Quant à savoir qui a pris la décision et financé cette opération rocambolesque, le ministre de la Justice reste très vague. Plus tard il affirmera que c’est la représentation française au Népal qui a réglé la note, mais selon le journal le Point, la décision serait venue « des services du Premier ministre » et aurait été « financée sur les fonds secrets » de Matignon.

L’usage de ces crédits, consacrés au financement d’actions secrètes liées à la sécurité extérieure et intérieure de l’État, n’est à l’époque soumis à aucun contrôle ou règle de transparence. Avant leur réforme en 2001, ils sont placés sous l’autorité du Premier Ministre, qui en dispose comme il le souhaite. Ce sujet reviendra plus tard dans le débat public, dans l’affaire dite des billets d’avion de Jacques Chirac : celui qui était alors maire de Paris avait prélevé dans ces fonds entre 1992 et 1995, donc quand il était maire de Paris, pour payer à lui et ses proches, plus de 3 millions de francs en espèces de billets d’avions et de séjours, le plus souvent à caractère privé ­ aux Etats-Unis, à l’île Maurice ou encore au Japon. Sont notamment concernés son épouse Bernadette, sa fille Claude, mais aussi l’ancien sénateur RPR Maurice Ulrich, conseiller à l’Elysée.

Selon l’enquête menée sur cette affaires par trois juges d’instruction – Armand Riberolles, Marc Brisset-Foucault et Renaud Van Ruymbeke – ces fonds, relativement importants, pourraient être liés aux pots-de-vin versés par les entreprises engagées dans les marchés publics d’Ile-de-France. Questionnés par L’Express, les services de l’Elysée estiment qu’il s’agit là d’un « amalgame totalement disparate » entre déplacements privés et publics, et que l’argent provient tant de « primes » (les fameux fonds secrets) touchées par Jacques Chirac en tant que ministre et premier ministre, que d’argent personnel et familial.

Pourtant, l’entourage du chef de l’Etat n’explique pas pour quelles raisons cet argent a été versé en liquide. Les juges envisagent un temps d’entendre le chef de l’État sous le statut de « témoin assisté », mais cela leur sera refusé.

C’est donc dans un livre, publié par Jean-Claude Laumond, le chauffeur attitré du président pendant 23 ans, qu’on apprendra qu’il avait bien convoyé « des enveloppes » entre la Mairie de Paris et l’agence Gondard Voyages, à Neuilly dans les Hauts-de-Seine, où il les remettait au voyagiste attitré du président et de son entourage. Dans sa déposition, le chauffeur explique : « j’en ai transportées pas mal, raconte-t-il, mais je ne savais pas ce qu’il y avait dedans. Le secrétariat de M. Chirac m’appelait. On me disait : “Il faut apporter ça tout de suite, M. Foulatière vous attend.” Je faisais la livraison sans chercher à en savoir plus. »

A mesure que l’affaire étend ses ramifications à tous les réseaux du RPR, de la Mairie de Paris à Matignon, en passant par le Conseil Général, plusieurs pratiques récurrentes se font jour : l’usage des fameux fonds spéciaux, le recours à des emplois fictifs, et le détournement de fonds dans le cadre de marchés publics. Avec l’affaire des lycées, c’est une nouvelle illustration de cette dernière méthode qui va être offerte au public.

Références